Céline Greco, la médecin qui soulève des montagnes pour une meilleure protection de l’enfance
Samia Hanachi - Le MondeJanuary 16, 2026
"Portant une lourde histoire personnelle, la chercheuse a méthodiquement gravi les étapes et dirige aujourd’hui l’unité de la douleur et des soins palliatifs à l’hôpital Necker-Enfants malades. Elle multiplie les projets d’envergure pour mieux surveiller la santé des enfants placés.
Sa silhouette frêle circule au milieu des vestiges de cette ancienne école maternelle, dans le 12e arrondissement de Paris. C’est ici, au milieu des bancs à hauteur d’enfant et des dessins encore accrochés aux murs, que prend forme le projet que Céline Greco peaufine depuis des années. Dans six mois, cette médecin-chercheuse à l’hôpital Necker-Enfants malades (Paris) inaugurera le premier centre de santé entièrement réservé aux enfants suivis par l’aide sociale à l’enfance (ASE), en France. Les jeunes d’Ile-de-France y bénéficieront d’un bilan de santé somatique et psychique et, pour ceux qui en ont besoin, de soins renforcés, dispensés par une trentaine de professionnels de santé.
« L’idée, c’est de faire un truc super, c’est plutôt bien parti, non ? », dit, en souriant, la quadragénaire enjouée, derrière ses lunettes rondes multicolores. Les soignants pourront faire leur pause sur la terrasse et, à l’intérieur, les enfants emprunteront un toboggan pour passer du deuxième étage au premier. Il y aura des constellations au plafond « pour qu’ils voient le ciel où qu’ils soient » et une grande fresque face à l’escalier, inspirée du Petit Prince.
Tant que le centre n’est pas ouvert, Céline Greco s’impose un rythme effréné. Couchée à 1 heure, levée à 6, cette médecin, elle-même sans enfants, enchaîne les consultations au service de la douleur et des soins palliatifs à l’hôpital le matin, les réunions et le travail de recherche l’après-midi, puis, en fin de journée, les rencontres avec des politiques ou des mécènes pour son association, Im’pactes, grâce à laquelle elle met en place le centre de santé et d’autres projets en lien avec la culture et l’insertion professionnelle. Tout juste s’accorde-t-elle une pause, le soir, devant une série Netflix ou Arte, qu’elle regarde avec son mari, avant de reprendre son ordinateur pour répondre aux mails de ses patients.
« C’est une période épuisante, mais je n’ai pas le droit de flancher, argue-t-elle. Toutes les planètes sont en train de s’aligner pour la protection de l’enfance ! » La commission parlementaire sur le sujet a récemment mis en lumière les défaillances dans la prise en charge de la santé des enfants placés.
Son « boulet »
Céline Greco lance l’alerte depuis des années au Conseil national de la protection de l’enfance, où elle siège depuis 2017. « Rien ne va », s’indigne-t-elle : malgré l’obligation légale, moins de 28 % des départements réalisent systématiquement des bilans de santé à l’entrée des jeunes dans le dispositif de l’ASE, d’après la Haute Autorité de santé, et leurs parcours souvent hachés rendent difficile un suivi dans la durée. On connaît pourtant, depuis les années 1990, le lien entre les traumatismes graves pendant l’enfance (la maltraitance et la négligence, mais aussi l’exposition aux violences conjugales ou le fait d’avoir des proches toxicomanes, incarcérés ou ayant des maladies mentales) et les risques de santé. Ces expériences traumatiques peuvent affecter à long terme la réponse au stress, le système immunitaire et cardiovasculaire et le développement du cerveau.
Elle-même a connu les violences dès sa petite enfance. Elle grandit dans un village d’Auvergne où son père, diplômé d’une grande école d’ingénieurs et de Sciences Po Paris, est directeur d’usine. Le soir, il force sa fille aînée à jouer du piano pendant des heures et utilise la moindre erreur comme prétexte pour l’insulter, la frapper, la priver de repas ou de sommeil, et l’enfermer dans la cave. Ce n’est qu’au lycée que la jeune fille est repérée par l’infirmière scolaire, puis placée.
Aujourd’hui, à 41 ans, elle s’habille toujours avec des vêtements en taille enfant, a des tassements de vertèbres, une santé dentaire « pourrie », des tendances à l’addiction et souffre d’un « gros manque de confiance » en elle et d’une « peur presque panique de l’abandon ». Toutes ces séquelles forment ce qu’elle appelle le « boulet », qui l’accompagne toujours, sans pour autant l’empêcher d’avancer.
Toute sa vie, elle a été témoin des « failles du système », comme le manque de formation du personnel médical, qui a échoué à percevoir sa détresse, malgré de très nombreux indices. Pour y remédier, en 2021, elle développe des équipes mobiles dans sept hôpitaux, afin de faciliter le repérage de la maltraitance. Financées dans un premier temps par la Fondation des hôpitaux, chacune est ensuite transformée en « unité d’accueil pédiatrique des enfants en danger » subventionnée par l’Etat. « Si on réussit à monter avec des fonds privés un projet qui prouve ensuite son efficacité, on peut initier des politiques publiques. Et ça permet d’être beaucoup plus rapide », retiendra-t-elle. C’est aussi grâce à des mécènes que son centre de santé verra le jour.
« Quarante idées à la seconde »
Car, avec Céline Greco, les choses doivent aller vite. « Elle ne se contente pas d’avoir quarante idées à la seconde : elle les réalise », insiste son ami Lyes Louffok, militant pour les droits des enfants. Il la décrit comme « l’une des femmes [qu’il] admire le plus dans notre pays », « humble », « bosseuse », « capable de déplacer des montagnes ». « Quand elle me balance ses idées, je suis rassuré parce que l’année suivante, c’est fait ! »
L’inaction angoisse cette scientifique. « Quand j’étais petite, mon père arrivait à 19 heures et, juste avant, les minutes s’étiraient et devenaient des heures. Je me disais : qu’est-ce qu’il va m’arriver ? Est-ce que je vais avoir le droit d’aller me coucher ? Est-ce que je vais mourir ? » Quand elle le peut, pour « [s’]évader après une journée pourrie », la petite Céline lit en cachette des ouvrages sur les neurosciences et la cancérologie. Elle rêve de devenir médecin et chercheuse : « Je n’ai jamais envisagé de faire l’un sans l’autre ! »
Des années plus tard, elle fait partie de la première promotion de l’Ecole de l’Inserm – Liliane-Bettencourt, qui permet justement aux étudiants en médecine de faire une thèse de doctorat en sciences. Elle soutient la sienne en 2008, sur le rôle de la tétraspanine 8, une molécule présente à la surface des cellules, dans la propagation du cancer du côlon.
Lors d’un stage d’externe dans un service de soins palliatifs, elle se sent démunie face à la souffrance des patients et décide de bifurquer vers la recherche sur la douleur des enfants, un domaine « passionnant », car « peu exploré ». Médecin généraliste de formation, elle est embauchée après ses études à l’unité de la douleur et des soins palliatifs de l’hôpital Necker, qu’elle dirige depuis 2020.
« La même motivation »
Dans son bureau, qui donne sur la cour ensoleillée et verdoyante de l’établissement, elle désigne le dessin d’un patient âgé de 9 ans, qui démontre à lui seul l’intérêt de son travail. Il a représenté sa maladie rare sous la forme d’un iceberg : il y a la partie émergée, ce que les gens perçoivent, et la partie immergée, la douleur invisible.
L’un de ses plus beaux souvenirs : la guérison de ces trois enfants atteints du syndrome d’Olmsted, une maladie extrêmement douloureuse qui épaissit la peau des pieds et des mains et en empêche l’utilisation. En cherchant simplement à soulager leur douleur, son service, en collaboration avec celui de dermatologie, trouve un remède à la maladie, un anticancéreux devenu depuis le traitement standard. La preuve « qu’une réflexion sur les mécanismes de la douleur peut amener à découvrir des méthodes de rémission des malades ». Elle poursuit, aujourd’hui, ces recherches en coordonnant le programme de recherche et de lutte contre la douleur de l’enfant, le Prelude, sur les maladies rares causant des douleurs osseuses, cutanées ou neuropathiques.
« Ces profils qui concilient la médecine, la recherche et le changement des politiques publiques, c’est ce dont le monde a besoin pour que les choses avancent », estime Nadine Burke Harris. Cette pédiatre américaine, elle aussi victime de violences dans l’enfance, garde un souvenir vif de sa rencontre, en 2023, avec Céline Greco. A l’époque, la Française souhaite en savoir plus sur le centre pour le bien-être des enfants, à San Francisco (Etats-Unis), afin de répliquer le modèle dans son pays. « C’était évident qu’elle était animée par la même motivation que moi, se souvient la pédiatre. Je pense que les personnes qui ont cette histoire personnelle ne se contentent pas du statu quo. On sait ce que ça fait d’en subir les conséquences et on refuse de faire partie d’un système qui le perpétue. »
Pour le changer, Céline Greco en est déjà au coup d’après. Elle a entamé des démarches pour généraliser à l’ensemble du territoire les centres de santé pour les enfants de l’ASE. Avec l’objectif qu’à l’avenir, le boulet des enfants victimes de violences soit un peu moins lourd que celui qu’elle traîne."
Samia Hanachi